La Toubabesse de Louis-Ferdinand Despreez

Editions de la Différence. 290 pages. Paru en juin 2016

 

Résumé et avis

Esther, une jeune femme blanche prostituée va être mis en contact avec un homme particulier, le Président du pays. Ce dernier va l’installer dans les appartements du palais. Son épouse humiliée le quitte. Aveuglé par son désir pour Esther, il ne se doute pas qu’elle complote avec des opposants du régime pour le renverser.  

« A partir de ce jour, Esther goûta aux délices du pouvoir aux côtés d’un homme qui l’avait faite reine, elle qui ne voulait pas clienter de Noirs. »

« Aveuglé par l’amour tout neuf et la lubricité, et troublé du matin au soir par la silhouette ondulante de sa jeune épouse, le Vieux ne mesurait pas les périls de cette ingérence conjugale qui commençait à paniquer le premier cercle du pouvoir suprême, la sainte famille de bons à rien et les caciques du régime accrochés aux marches du Palais comme des moules à leur bouchot. »

Il m’a fallu atteindre la moitié du livre pour comprendre l’auteur et son style d’écriture particulier. L’auteur utilise un langage vulgaire et brut sans détour et nomme les choses telles qu’elles sont. Les personnages et l’histoire sont tellement grotesques que l’écriture l’est aussi. Le titre donne le ton de ce qui suit. Plus on avance dans le récit plus le ridicule est mis en évidence, amplifié par les mots utilisés par le narrateur. Je trouve que c’est finement bien joué de la part de l’auteur.

Ce qui est triste dans tout cela c’est que l’histoire est empruntée à la réalité et fait des allusions à des personnes bien réelles. Les personnages sont tous aussi bêtes les uns que les autres. Présida est une caricature d’un chef d’état pas très intelligent qui travaille avec des collaborateurs qui le sont encore moins qui plus est n’hésite pas à soudoyer pour se maintenir au pouvoir et avoir la paix. Esther quant à elle est utilise les budgets de l’état pour financer des cantines scolaires gratuites pour les enfants avec des yaourts à la fraise obligatoires ou des allocations pour les femmes enceintes. Au premier abord Esther donne l’impression d’être une samaritaine, mais sa manière de dilapider bêtement l’argent, même si c’est pour les pauvres, va plonger le pays dans la révolte et faire émerger la rébellion. 

« Sa bête noire (à Esther) chez les Blancs était cet ancien ministre, un ex-humanitaire du monde international défrontiérisé, un mielleux court sur patte et embrouilleur de médias sentencieux, qui prodiguait de coûteux conseils à son mari en lui vendant des rapports abscons sur les grandes questions de sociétés, comme il disait, tout ça pour réformer l’injustice en profondeur mais qui, en surface, ne dédaignait jamais les liasses de billets verts dont il bourrait sa valise en rentrant au pays des blancs. »

« Le Président, qui pensait pouvoir contenter sa femme à la façon bantoue en la cadeautant avec une liste civile confortable et des ouvertures de comptes place Vendôme et avenue François-Ier à Paris, découvrit vite que sa nouvelle épouse avait d’autres ambitions que de manger immodérément à la cassette pour ses frais de babioles. A la frivolité, elle préférait fourrer son ravissant petit nez en trompette dans les affaires de l’Etat. Elle n’hésitait pas à s’incruster pendant les audiences, mêmes les plus secrètes, et à donner à son mari un avis autorisé et hautement iconoclaste après le départ des visiteurs. Elle restait aussi scotchée dans son dos pendant le Conseil des ministres et elle épluchait avec aplomb le parapheur que le Patron emportait le soir dans ses appartements. »

Avec ce roman c’est tout un système qui est mis en dérision, l’accaparement des richesses, le goût pour le luxe, les préjugés, les détournements de fonds et la fuite des capitaux mais aussi les groupes armées rebelles qui courbent l’échine au plus offrant, l’humanitaire et les Nations Unis en prennent aussi pour leur grade. Il n’y a ni bon ni méchant seulement un grand perdant, le peuple.

« Pendant cinquante ans il avait louvoyé serré entre tous les emmerdements inimaginables, les épidémies de cholera, le virus Sidonie, les sécheresses, les missionnaires catholiques, les inondations, les criquets qui bouffent tout, les imams venus du Nord, la Banque Mondiale, les Noirs qui se bouffent le nez entre eux et les blancs qui fourrent le leurs partout, sans parler d’Amnesty et du FMI qui passent leurs temps à faire suer le burnous à tous les sous-développés avec des rapports illisibles, ou des multinationales qui veulent constamment lui piquer son minerai! Depuis qu’il avait décidé de se sacrifier pour son pays en faisant don de sa personne – il avait entendu parler d’un petit moustachu qui avait déjà dit ça chez les Blancs mais il ne savait pas que ça l’avait conduit en prison sur une île pour éviter la guillotine – il avait tout vu, tout entendu et tout subi, et même son contraire… » 

« Et quoi encore après, tu vas faire venir le féticheur malinké pour me vendre des grigris, ou me demander de tuer le sacrifice de poulet ou le buffle-génie peut-être, et de tremper le bâton dans le sang et la fiente pour le sucer en parlant aux esprits? Allez, va-t-en, vite, vite, vite! Laissez-moi réfléchir, là, vous le fatiguez tous. Je ferais mieux de faire la dictature. »

Une fois la lecture terminée on se demande jusqu’où ira-t-on dans le ridicule. Bien qu’étant une fiction, cette histoire empruntée de réalisme est un énième rappel, une sonnette d’alarme qui marque l’urgence de revoir la gouvernance de certains pays et globalement les relations Nord-Sud. 

« Et puis il y avait eu aussi dans cette triste affaire la vénalité des Toubabs, tous ces blancs des anciennes puissances coloniales qui avaient un temps tiré les fils de la pelote coloniale avant de se mettre à tirer les ficelles de quelques marionnettes post-coloniales pour se consoler d’avoir perdu leur Empire. »  

A propos de l’auteur

Louis-Ferdinand Despreez est un romancier sud-africain descendant de Huguenots français. La Toubabesse est son troisième roman. 

Vous trouverez La Toubabessse dans les libraries.

Bonne lecture!

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