Le Messie du Darfour d’Abdelaziz Baraka Sakin

Editions Zulma. 208 pages. Sorti le 18 août 2016. 

Prix LITTÉRATURE MONDE 2017
Prix du Livre engagé de la Cène Littéraire 2017 
Prix du Livre d’humour de résistance 2016 

 

Résumé et avis 

 Le Messie du Darfour c’est l’histoire d’une femme Abderahman, portant un prénom masculin qui va apprendre à devenir une guerrière pour venger les siens et elle-même contre les crimes subis par les janjawids. Afin de réussir sa mission, elle sera aidée de Shiriki et d’Ibrahim, deux soldats qui ont été enrôlés de force dans l’armée. 

« Les janjawids ne sont pas une tribu, ni même une ethnie, car l’homme naît bon, ce n’est que plus tard qu’il a le choix entre devenir un être humain ou un janjawid. »

« Elle lui expliqua qu’elle avait attendu d’avoir un homme, un soldat courageux, qui la vengerait en tuant au moins dix janjawids, tandis qu’elle mangerait le foie cru de chacun d’entre eux. » 

 Le Messie du Darfour est un roman qui nous plonge au cœur du Soudan frappé par des conflits dits inter-ethniques. La construction narrative avec un aller-retour entre des époques différentes nous montrent les racines du mal qui rongent le pays. 

L’auteur dénonce l’instrumentalisation des tribus Arabes contre les tribus du Zourgas et l’épuration ethnique qui en découle. Ces peuples qui vivaient en paix sont aujourd’hui dans l’insécurité permanente et pour une grande partie d’entre eux déplacés vers les pays frontaliers. L’auteur dénonce clairement le programme de restructuration de la société soudanaise à travers la mise en place d’un racisme institutionnel. Cela passe entre autres par la mise en place de la terreur et aussi l’accaparement des terres entraînant un appauvrissement des populations et leurs déplacements. 

« Les janjawids ne sont pas une tribu, ni même une ethnie, car l’homme naît bon, ce n’est que plus tard qu’il a le choix entre devenir un être humain ou un janjawid. »

« Or l’un des objectifs secondaires du gouvernement était de faire passer la guerre du Darfour pour un conflit entre deux communautés imaginaires, ceux que l’on appelle les Arabes et ceux que l’on appelle les Zourgas, les Noirs, or ces deux communautés n’ayant aucune existence réelle, il n’y avait pas de guerre entre eux. » 

 On voit bien le thème du colorisme qui revient régulièrement dans le texte, un individu à la peau noire est nommé « nègre » ou « esclave » avec mépris et malgré sa foi en l’islam cela ne fait pas de lui l’égal d’un Arabe. 

« Shikiri Toto Kuwa ne savait pas si l’officier était sérieux ou s’il s’agissait d’un lapsus lorsqu’il lui ordonna sur un ton sec et déconcertant : « Observe les faits et gestes de ce nègre. » Shikiri Toto Kuwa pensa d’abord que le terme s’appliquait à lui-même, car il semblait totalement invraisemblable qu’il parlât d’Ibrahim Khidir, personne n’aurait qualifié Ibrahim ainsi, car il avait la peau claire et éclatante, les cheveux lisses, tout dans son apparence le rattachait à la communauté pouvant qualifier les autres de nègre et non l’inverse. »

«  (…) puis elle fut repérée par un célèbre directeur d’une chaîne satellitaire, aussi dévot qu’amateur de beauté, qui saisit immédiatement qu’elle ferait une bonne présentatrice – il suffirait de corriger un peu son nez, de lui éclaircir la peau et de lui apprendre quelques trucs, se dit-il. »

 C’est aussi une histoire qui parle des femmes fortes à l’image d’Abderahman, personnage principal du roman dont la famille a été massacrée et qui a été violée à maintes reprises par les janjawids et ne rêvant plus que de vengeance. Pour elle le sang doit être versé par tout moyen. Le deuxième personnage principal est le « Messie » qui contrairement à Abderahman prône l’amour. C’est deux manières de faire face à la guerre et à la douleur qui s’affrontent, chacune ayant ses adeptes. C’est un excellent roman pour les personnes désireuses d’avoir des éléments pour comprendre un peu la situation au Darfour. 

« Il sentait la catastrophe imminente, Abderahman paraissait aussi sombre que téméraire, comme une bête sauvage assoiffée de sang, un taureau affolé qui ne voit plus que des ennemis et des pièges de toutes parts. » 

« Les gens comprirent plus tard que l’amour et la haine coulent dans les mêmes veines, arrosent les mêmes champs, ils comprirent que celui aime est pareil à celui qui hait : l’homme ne peut distinguer le bon du mauvais, il est capable de baiser la main du diable en pensant qu’il s’agit des lèvres de la bien-aimée. » 

J’ai été agréablement surprise par ce roman. Je m’attendais à lire une histoire sur les horreurs de la guerre mais j’ai trouvé que c’était plus un récit sur l’affrontement de deux idées, de deux façons de gérer les émotions provoquées par la guerre avec d’un côté « paix et amour » et de l’autre « vengeance et haine ». On comprend la soif de vengeance d’Abderahman mais aussi le message de paix véhiculé par le « Messie ». L’auteur décrit la situation au Darfour avec une écriture incisive et habile. 

Excellent roman, une belle découverte. 

 

A propos de l’auteur

Abdelaziz Baraka Sakin est né en 1963 au Soudan, ses racines sont au Darfour et au Tchad voisins. Publiée en Égypte ou en Syrie, son œuvre très appréciée des lecteurs soudanais circule clandestinement au Soudan. Quand il reçoit en 2009 le prestigieux prix Tayeb Salih, remis à la Foire du livre de Khartoum, tous ses livres sont aussitôt saisis et détruits par les autorités. Il s’exile alors en Autriche où il obtient l’asile politique. Le Messie du Darfour est son premier roman traduit en français. (Source : Editions Zulma http://www.zulma.fr/auteur-abdelaziz-baraka-sakin-372.html

Vous trouverez Le Messie du Darfour dans les librairies. 

Bonne lecture!

 

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