L’homme-tigre d’Eka Kurniawan

Sabine Wespieser Éditeur. 256 pages. Paru en septembre 2015

Résumé et avis

Margio un jeune homme d’une vingtaine d’années a tué Anwar Sadat, le voisin artiste peintre-sculpteur de la famille. Cette information nous est communiquée d’emblée dès la première ligne du roman. Cependant nous n’avons pas le mobile du crime qui ne sera révélé que dans les dernières lignes du roman. Tout d’abord nous découvrons la personnalité complexe de Margio et la haine qu’il voue à son père. Nous apprenons aussi qu’il est possédé par un tigre blanc qui lui a été transmis par son grand-père quand ce dernier mourut. Ensuite nous apprenons l’histoire des parents de Margio, leur rencontre et leur vie familiale désastreuse dans laquelle l’amour n’a pas sa place. Enfin, la narration porte sur le rapprochement de la famille avec leur voisin Anwar Sadat, sa femme et ses enfants.

« Ce matin-là, nul ne vit l’ange de la mort se percher sur son épaule. C’était un monstre de bonheur qu’on n’avait jamais vu maussade, comme si l’heure de sa mort n’avait jamais été écrite. »

« Il lui avait avoué que son corps était possédé et qu’il était sans nulle doute capable de tuer. »

C’est un roman dans lequel la mythologie et la fiction se complètent avec harmonie et s’insèrent très bien dans le récit.

« Le tigre était venu vers lui, allongé sur le côté sur le tapis chaud de la mosquée, tandis qu’il faisait bien froid dehors. Ainsi que le lui avait dit son grand-père, il était blanc comme un cygne, blanc comme un nuage, blanc comme du coton. On ne peut pas s’imaginer à quel point cela faisait plaisir à Margio de le posséder, cela surpassait tout ce qu’il avait jamais pu avoir. Il s’imaginait que le tigre allait l’accompagner quand ils iraient à la chasse, le guidant vers les sangliers qui ravageaient les rizières et les champs, et à ses moments d’inattention, quand un ou deux sangliers l’attaqueraient, le tigre allait le protéger du pire. »

Le tigre est contenu tout comme les pulsions meurtrières de Margio jusqu’à cet affront de trop. Cette offense qui va libérer toute la haine accumulée pendant plusieurs année et qui va s’exprimer par l’attaque du tigre.

« Ce n’est pas moi, dis ce dernier avec calme, en protestant de son innocence. Il y a un tigre dans mon corps. »

« Le tigre était encore là, en lui, et ils resteraient unis jusqu’à ce que la mort les sépare, comme c’était toujours le cas. Il s’adossa au mur et caressa son nombril. Il sentait l’animal qui siégeait en lui. »

C’est un roman psychologique dans lequel les personnages de la famille de Margio sont happés par toute forme de misère qu’elle soit financière, émotionnelle, sentimentale ou bien sexuelle. Par une construction narrative intelligente, l’auteur fait des va-et-vient entre le passé et le présent en faisant à chaque fois un focus sur un personnage. Donc nous retrouvons des répétitions dans le récit mais vues avec des prismes différents auxquelles s’ajoutent de nouveaux éléments qui nous rapprochent davantage vers le mobile du crime. Les descriptions sur la psychologie de tous ces personnages et de leur comportement sont comme les prolégomènes de l’assassinat d’Anwar Sadat. Par conséquent, lorsque l’on lit ce qui déclenche la sortie du tigre du corps de Margio, on ne peut que comprendre son geste.

J’ai eu un coup de cœur pour ce roman et pour l’auteur. Le suspens est présent jusqu’aux dernières lignes. C’est un excellent roman. À lire.

L’homme-tigre est disponible en librairie.

 

À propos de l’auteur (Source swediteur.com)

Eka Kurniawan est né en 1975. Pendant ses dix premières années, il a été confié à ses grands-parents, qui vivaient dans un village isolé à l’ouest de Java, sur la côte de l’océan Indien. Son goût de la littérature lui a été donné par les contes et les légendes que lui racontait sa grand-mère, et par sa fascination pour les pièces radiophoniques dont l’écoute le reliait au reste du monde. En 1984, il rejoint ses parents pour être scolarisé dans une petite ville du centre de l’île. Après ses études secondaires, il entame à l’université de Yogyakarta, en pays javanais, un cursus philosophique, mais découvre les grands auteurs en chinant au marché aux puces. La lecture de Knut Hamsun a été déterminante dans sa formation intellectuelle, ainsi que celle de Pramoedya Ananta Toer, à qui il a consacré son master. C’est en 2000 que paraît son premier livre, un recueil de nouvelles, bientôt suivi, en 2002, par un foisonnant premier roman, Les Belles de Halimunda, qui paraîtra en septembre 2017 chez Sabine Wespieser éditeur. L’Homme-Tigre, premier de ses romans traduit en français (Sabine Wespieser éditeur, 2015), a été publié en Indonésie en 2004.

Les titres de cet auteur :

    L’Homme-Tigre

    Les Belles de Halimunda