Meursault contre-enquête de Kamel Daoud

Editions Actes Sud. 160 pages. Paru en mai 2014.

Lauréat du Prix Goncourt pour le premier roman 2015.

Résumé et avis

Haroun, un vieil homme, revient sur le meurtre de son frère survenu une cinquantaine d’années plus tôt. Accompagné de sa mère ils parcourent le pays à la recherche d’éléments sur ce qui était arrivé à Moussa et dont le corps n’a jamais été retrouvé. Ils vont mener une enquête motivée par l’envie de reconnaissance et la soif de vengeance avec en toile de fond une Algérie qui connait une période de troubles.  

Dans Meursault contre-enquête, Kamel Daoud donne une identité et une histoire à la personne tuée dans le roman l’Étranger d’Albert Camus dont on ne connaissait pas le nom et qui était dénommé « l’Arabe ». Ici nous apprenons à connaître la victime en commençant par son nom, sa famille, ses amis et sa vie.

«C’est simple : Cette histoire devait être réécrite, dans la même langue langue mais de droite à gauche. C’est-à-dire en commençant par le corps encore vivant, les ruelles qui l’ont mené à sa fin, le prénom de l’Arabe, jusqu’à sa rencontre avec la balle. »

« Donc l’histoire de ce meurtre ne commence pas par la fameuse phrase « Aujourd’hui, maman est morte », mais avec ce que personne n’a jamais entendu, c’est-à-dire que mon frère Moussa a dit à ma mère avant de sortir ce jour-là : « Je rentrerai plus tôt que d’habitude. » »

De la première à la dernière page, la colère du narrateur qui n’est autre que le frère de la victime est omniprésente. D’une certaine manière, la souffrance et le deuil leur ont été volés voire totalement éclipsés par « l’affaire Meursault ». D’autant plus que le corps du défunt n’a jamais été trouvé.

«Bon Dieu, comment peut-on tuer quelqu’un et le ravir jusqu’à sa mort ? C’est mon frère qui a reçu la balle, pas lui ! »

Donc quelque part ce récit est une expression de la douleur et de la version de la famille sur le meurtre. On en oublierait presque que c’est une fiction. Par ailleurs, l’auteur a récupéré avec habileté des éléments de l’Étranger, on repère ici et là des ressemblances ou des jeux de mots avec les noms.

C’est un très bon roman à lire juste après l’Étranger.

Meursault contre-enquête est disponible aux points de vente habituels.

Pour en savoir plus sur Kamel Daoud voir l’article sur Zabor ou les psaumes dans le blog.

 

Autres extraits:

«Mon frère Moussa était capable d’ouvrir la mer en deux et il est mort dans l’insignifiance, tel un vulgaire figurant, sur une plage aujourd’hui disparue tout près des flots qui auraient dû le rendre célèbre pour toujours ! »

«Les soûleries fréquentes de Moussa ces derniers temps, ce parfum qui flotte dans l’air, ce sourire fier qu’il avait quand il croisait ses amis, leurs conciliabules trop sérieux, presque comiques et cette façon qu’avait mon frère de jouer avec son couteau et de me montrer ses tatouages. « Echedda fi Allah » (« Dieu est mon soutien »). « Marche ou crève » sur son épaule droite. « Tais-toi » avec, dessiné sur son avant-bras gauche, un cœur brisé. C’est le seul livre écrit par Moussa. »

«Et bien sûr, le soir même, j’ai entamé ce livre maudit. J’avançais lentement dans ma lecture, mais j’étais comme envoûté. Je me suis senti à la fois tout insulté et révélé à moi-même. Une nuit entière à lire comme si je lisais le livre de Dieu lui-même, le cœur battant, prêt à suffoquer. Ce fut une véritable commotion. Il y avait tout sauf l’essentiel : le nom de Moussa. Nulle part. J’ai compté et recompté le mot « Arabe » revenait vingt-cinq fois et aucun prénom, d’aucun d’entre nous. Rien de rien, l’ami. Que du sel et des éblouissements et des réflexions sur la condition de l’homme chargé d’une mission divine. Le livre de Meursault ne m’apprit rien de plus sur Moussa sinon qu’il n’avait pas eu de nom, même au dernier instant de sa vie. »